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Interview de Florence Rabier, Ancienne Directrice générale du Centre Européen des Prévisions Météorologiques à Moyen Terme

Fév 25, 2026

Sous votre direction, le Centre Européen des Prévisions Météorologiques à Moyen Terme (CEPMMT) a connu une croissance rapide et une diversification majeure — expansion multi-sites, montée en puissance des programmes Copernicus et plus récemment Destination Earth, montée en puissance de l'intelligence artificielle… Avec le recul, comment analysez-vous cette transformation ? Quels en ont été, selon vous, les principaux succès, mais aussi les défis ou les fragilités ?

Pour aller plus loin

→ Le site du CEPMMT
→ En savoir plus sur Destination Earth
→ Le programme Copernicus

La décennie écoulée a été exceptionnelle en termes de progrès. Sur le plan scientifique, nous avons pleinement adopté l’approche ensembliste (ensemble de prévisions pour en estimer l’incertitude) et développé une modélisation intégrée du système Terre, couplant atmosphère, terres, océan, vagues et glace de mer — bientôt aussi dans l’assimilation de données.

Nos avancées en assimilation ont été décisives, notamment grâce à l’exploitation de missions satellitaires majeures comme MetOp, MTG, Aeolus et EarthCARE, et à notre collaboration étroite avec les agences spatiales EUMETSAT et ESA.

Nous avons renforcé notre rôle dans Copernicus et Destination Earth, en partenariat avec l’Union européenne. Copernicus est aujourd’hui une référence mondiale sur le climat et la composition atmosphérique, avec un impact socio-économique reconnu. Destination Earth illustre notre leadership en modélisation et en adaptation de logiciels pour différents types de processeurs pour le calcul réparti. Ces programmes sont bien intégrés dans l’organisation, malgré la complexité institutionnelle entre l’UE et les États membres du CEPMMT.

L’essor de l’intelligence artificielle a été la transformation la plus marquante : en quelques années, l’IA est devenue un pilier central de nos capacités de prévision. Nous avons aussi amélioré l’ouverture et l’accessibilité des données.

Malgré des défis majeurs — Brexit, pandémie, transition vers une organisation multi-sites — le Centre est sorti plus fort. Avec un nouveau centre de calcul à Bologne, des sites à Bonn et Reading, le télétravail et des effectifs passés d’environ 300 en 2016 à 550 en 2025, la cohésion interne reste un enjeu clé.

Au final, la force du CEPMMT réside dans sa capacité à repousser les frontières scientifiques et technologiques tout en restant fidèle à sa mission : servir ses États membres et relever les défis mondiaux du temps et du climat.

Si vous deviez retenir un ou deux accomplissements majeurs de votre carrière — scientifiques, institutionnels ou humains — lesquels vous rendent aujourd’hui la plus fière, et pourquoi ?

Pour moi, le 4D-Var, avec son développement et sa mise en œuvre opérationnelle, restera la plus grande aventure scientifique à laquelle j’ai pleinement contribué. Cette méthode, qui permet de mieux utiliser les données satellitaires et d’améliorer les prévisions, a été développée conjointement entre le CEP et Météo-France, avec un esprit d’équipe extraordinaire.

En termes de leadership, c’est probablement d’avoir réussi à prendre le tournant de l’IA qui a été le plus déterminant. La priorité du Centre Européen a été de réagir rapidement à ce tournant technologique et d’adopter et d’exploiter cette nouvelle technologie, en collaboration avec les États membres et la communauté scientifique, tout en maintenant un système ancré dans l’approche fondée sur la physique qui a guidé le succès du CEPMMT. Un nouveau modèle, connu sous le nom de Artificial Intelligence Forecasting System (AIFS), a été lancé cette année en versions déterministe et ensembliste. Pour de nombreux indicateurs, notamment les trajectoires des cyclones tropicaux, l’AIFS surpasse les modèles fondés sur la physique de l’état de l’art, avec des gains pouvant atteindre 20 %.

D’un point de vue humain, j’ai adoré travailler en prévision numérique du temps pour son aspect collaboratif et son impact sociétal. L’accompagnement des jeunes scientifiques, doctorants, Post-Docs et jeunes ingénieurs à Météo-France a été particulièrement motivant et j’ai toujours œuvré à la promotion de la diversité avec conviction et passion.

Et maintenant ? Vous entamez une nouvelle étape après votre mandat de Directrice générale. Comment souhaitez-vous rester engagée dans la communauté scientifique et climatique ? Quels sont vos projets et priorités pour la suite ?

Après 42 ans passés à Météo-France et au CEPMMT, depuis le début de mes études jusqu’à maintenant, il est temps pour moi de passer la main. Je compte cependant rester engagée dans la communauté de diverses façons. Pour l’instant, le seul engagement que j’ai pris est le poste de Directrice Non-Exécutive au Met Office, service météorologique britannique. Je compte également augmenter mon investissement dans l’Académie des Technologies et étudier les possibilités de contribution aux sociétés météorologiques française et européenne. Et bien sûr, je continuerai à suivre des conférences en ligne pour rester informée des développements dans le domaine excitant de la météo et du climat.

 Propos recueillis par Jean-Noël Thépaut

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