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La prolifération des Sargasses dans l’Ouest de l’océan Atlantique tropical : des avancées mais toujours des questions sur l’influence de la variabilité climatique

Fév 25, 2026

Fig. 1. Sargasses pélagiques échouées sur la plage du Diamant sur la côte sud de la Martinique

L’océan Atlantique tropical et la mer des Caraïbes sont affectés depuis 2011 par une prolifération à grande échelle des Sargasses pélagiques. Ce phénomène préoccupe fortement la communauté scientifique et la société civile à l’échelle internationale : l’arrivée et l’échouement massif de ces algues (fig. 1) sont à l’origine de lourdes conséquences sur les côtes de la région.

Les conséquences économiques sont importantes, notamment en raison des surcoûts d’entretien des plages. À titre d’exemple, la dépense de l’État pour la collecte des Sargasses sur les côtes françaises est chiffrée à 35 millions d’euros pour la période 2015-2023. Elles représentent également un danger pour la santé, notamment en raison des émanations d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac qui se dégagent lors de leur décomposition. Enfin, elles peuvent altérer des écosystèmes fragiles, comme les mangroves ou les récifs coralliens.

Pour aller plus loin

RÉFÉRENCES
Wang, M., Hu, C., Barnes, B. B., Mitchum, G., Lapointe, B., & Montoya, J. P. (2019). The great Atlantic sargassum belt. Science, 365(6448), 83-87.

Jouanno, J., Moquet, J. S., Berline, L., Radenac, M. H., Santini, W., Changeux, T., … & N’Kaya, G. D. M. (2021). Evolution of the riverine nutrient export to the Tropical Atlantic over the last 15 years: is there a link with Sargassum proliferation?. Environmental Research Letters, 16(3), 034042.

Jouanno, J., Berthet, S., Muller-Karger, F., Aumont, O., & Sheinbaum, J. (2025). An extreme North Atlantic Oscillation event drove the pelagic Sargassum tipping point. Communications Earth & Environment, 6(1), 95.

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Fig. 2. Couverture fractionnelle de Sargasses (en % sur une grille au ¼°) pour juin 2025 obtenues à partir des détections MODIS produites par ICARE-AERIS, et illustrant la région nouvellement colonisée appelée la Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique tropical.
  Cette algue brune est présente depuis longtemps dans le gyre subtropical et dans le Golfe du Mexique, mais les quantités observées aujourd’hui dans cette nouvelle région fraîchement colonisée (dénommée « Grande Ceinture de Sargasses de l’Atlantique » cf. fig. 2) sont sans commune mesure avec celles connues dans leurs mers d’origine. Une des premières hypothèses avancées pour expliquer le changement de régime favorisant cette colonisation invoquait une augmentation de la fertilisation océanique en réponse à des changements d’apports fluviaux (Wang et al., 2019). Les observations et les modèles numériques suggèrent toutefois que les apports de nutriments d’origine fluviale jouent un rôle mineur dans le développement annuel des Sargasses ainsi que dans le processus initial d’arrivée de l’algue dans l’Atlantique tropical (Jouanno et al., 2021). D’autre part, nous avons récemment montré que l’événement exceptionnel de l’Oscillation Nord-Atlantique (NAO) de 2009-2010, caractérisé par une persistance record de la phase négative de la NAO, a pu favoriser le transport des Sargasses plus au sud dans une région où les conditions de température, d’ensoleillement et la disponibilité en nutriments sont particulièrement propices à leur croissance (Jouanno et al., 2025).
Nombre total de jours où la températures dépasse 30°
Fig. 3 – Série mensuelle de quantités de Sargasses (en millions de tonnes) estimées à partir de MODIS dans l’Atlantique Tropical Nord (de 100°W à 15°E et de 0° à 30°N). Le cycle saisonnier est piloté par des conditions de température, d’ensoleillement et de concentration de nutriments qui favorisent la croissance des algues dans l’Atlantique central au printemps. Les courants les transportent ensuite vers les côtes Antillaises et Caribéennes.

 

Le rôle du changement climatique dans cette évolution reste une question ouverte. En effet, une interrogation centrale demeure : pourquoi des événements NAO comparables survenus au cours des décennies ou des siècles passés n’auraient-ils pas permis d’établir une connexion antérieure entre ces deux régions ?

Le caractère soudain de la prolifération des Sargasses dans la région proche équatoriale soulève également des questions quant à leur évolution à long terme. Si l’augmentation des températures de surface de l’océan pourrait être défavorable à la survie des Sargasses dans la région proche de l’équateur (la température optimale de croissance des Sargasses est proche de 28°C), il est par exemple envisageable que l’aire de répartition des Sargasses se modifie encore, en s’étendant plus au nord sur des régions aujourd’hui trop fraîches.

Enfin, une question essentielle concerne l’impact de la variabilité climatique régionale sur les variations interannuelles observées. En particulier le « mode méridien atlantique » semble contrôler une large partie des variations de la biomasse des Sargasses d’une année sur l’autre. Ce mode climatique module notamment l’intensité des alizés et des températures de surface de la région Atlantique tropicale aux échelles interannuelles, mais ses processus d’interaction avec les Sargasses doivent encore être approfondis.
Ces problématiques de prévisibilité aux échelles saisonnière et pluriannuelle sont aujourd’hui cruciales : elles seules permettront d’accompagner et d’inscrire les politiques publiques des territoires vulnérables dans un temps long.

Julien JOUANNO Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Laboratoire d’Études en Géophysique et Océanographie Spatiales (LEGOS)
Sarah BERTHET Ministère de la Transition Ecologique (MTE), Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM)

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