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Interview de Valéry Masson sur le prochain rapport spécial du GIEC sur le Changement climatique et les villes

Fév 25, 2026

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) travaille depuis avril 2024 sur son prochain rapport du GIEC qui sera dédié aux villes. Aujourd’hui nous rencontrons Valéry Masson, chercheur au Centre National de Recherches Météorologiques (CNRM) et auteur du Chapitre 2 intitulé « Les villes face au changement climatique : tendances, défis et opportunités ».

Pouvez-vous nous parler de la genèse et des motivations qui ont conduit le GIEC à dédier un rapport spécial aux milieux urbanisés ?

Actuellement, les villes concentrent une part majeure de la population mondiale et des activités humaines. Elles se trouvent ainsi au cœur des politiques d’atténuation, qui visent à réduire les émissions de gaz à effet de serre, et des politiques d’adaptation, destinées à limiter les divers impacts du dérèglement climatique. Pour documenter ces phénomènes, évaluer leurs effets et accompagner la mise en œuvre de ces politiques, une communauté de recherche pluridisciplinaire s’est constituée à l’échelle internationale. Cette communauté avait dès les années 2000 travaillé sur des rapports scientifiques dédiés au duo villes et changement climatique notamment coordonnés par le réseau de recherche Urban Climate Change Research Network (UCCRN). Le GIEC a introduit un chapitre sur l’urbain à partir du 5ᵉ Rapport d’évaluation (AR5), publié en 2014. En 2015, le GIEC a organisé à Edmonton un colloque intitulé « IPCC Cities and Climate Change Science Conference », au cours duquel l’idée d’un rapport spécialement dédié aux villes a été évoquée.

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Réunion des auteurs du rapport spécial sur les villes

Quels sont les différents acteurs et leurs différents rôles autour d’un rapport du GIEC comme celui-ci ? Quel est le calendrier et ses contraintes ?

Le GIEC dépend des Nations unies ; ce sont donc les gouvernements qui sont les commanditaires du rapport. Lors de la réunion de lancement, dite de « cadrage », le contenu attendu est défini et le plan du rapport est arrêté . Pour ce rapport, scientifiques (environ 100 chercheurs et chercheuses), experts en urbanisme et représentants des gouvernements ont été conviés à cette réunion. Les scientifiques endossent ensuite le rôle de maîtres d’œuvre et sont mobilisés par chapitre pour élaborer et finaliser le texte du rapport.
L’élaboration d’un rapport du GIEC suit cinq phases bien distinctes et séquencées :

1. La rédaction d’une première version ;
2. L’expertise par les pairs de cette première version, suivie de l’intégration et de la réponse à chaque commentaire, aboutissant à une deuxième version ;
3. L’expertise par les gouvernements ;
4. La distribution aux gouvernements du rapport final et de la synthèse pour décideurs ;
5. L’approbation de la synthèse pour décideurs et l’acceptation du rapport spécial.

Ces étapes de rédaction et révisions s’échelonnent sur une période de deux ans.
Le rapport sera publié en mars 2027. Toute publication scientifique connexe au sujet et soumise au plus tard le 1er avril 2026 et acceptée avant le 15 octobre 2026 sera prise en compte pour l’analyse.

Quel est le contenu abordé dans le rapport et plus spécifiquement dans le chapitre auquel vous participez ?

L’objectif des rapports du GIEC est de faire le point sur l’état des connaissances et de produire un rapport à l’intention des décideurs qui, sans être prescriptif, puisse fournir des informations utiles pour éclairer l’action.
Dans le présent rapport, les trois groupes de travail du GIEC (celui consacré aux bases scientifiques, celui sur l’adaptation et celui sur l’atténuation) collaborent de manière combinée et transversale dans chaque chapitre. Le chapitre 1, qui sert d’introduction, présente les concepts clés. Le chapitre auquel je participe est dédié aux constats sur les impacts et les rétroactions entre la ville et le climat, tant pour le passé, le présent que le futur.
Les aspects de microclimatologie urbaine, des émissions et des risques y sont abordés.
Le chapitre 3 traite des solutions d’adaptation et de réduction des émissions, tandis que le chapitre 4 éclaire les possibilités et les leviers pour accélérer le changement par la gouvernance, la finance et la réglementation. La mise en œuvre des solutions et les freins rencontrés sont illustrés à travers des études de cas précises, classées par types de villes pour les six régions de l’Organisation Mondiale de la Météorologie (OMM) et les petites îles.

Chaque rapport du GIEC représente un défi pour le collectif de chercheurs impliqués. Quels sont les défis spécifiques à celui-ci ?

L’objet central du rapport étant fortement pluridisciplinaire, l’un des défis consiste à faire dialoguer et à mettre en cohérence les résultats des différentes communautés de recherche qui s’intéressent à l’urbain. Le réseau UCCRN, axé sur les échelles globales, a déjà été mentionné, mais il en va de même pour l’Association internationale de Climatologie Urbaine (IAUC), qui se concentre davantage sur les échelles locales. L’un des enjeux est de pouvoir intégrer des informations locales tout en restant généralisables, afin que les conclusions soutenues par les études puissent s’appliquer ailleurs.
Un autre défi réside dans la mobilisation des connaissances expertes produites en dehors du cadre académique. En effet, dans le domaine urbain, la littérature dite « grise » (rapports internationaux, documents d’urbanisme, etc.) est particulièrement importante. Cette production est avant tout d’ordre national. Au-delà des frontières linguistiques, la difficulté consiste à identifier les documents pertinents, à évaluer leur qualité et à repérer ce qui y manque, notamment les savoirs locaux et autochtones ou les informations sur les villes informelles et les bidonvilles, qui n’y sont pas toujours représentés.
À l’échelle du chercheur, cet exercice exige un fort niveau d’implication, avec des périodes intenses de réunions, de lectures et d’écriture. Néanmoins, il reste très enrichissant de pouvoir élargir son champ d’expertise à d’autres thématiques connexes et de participer à un dialogue interdisciplinaire qui, une fois l’exercice terminé, permet d’améliorer la vision globale et la maîtrise de la problématique.

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Réunion des auteurs du rapport spécial sur les villes

 Propos recueillis par Julia Hidalgo (CNRS/LISST)

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